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Charlotte Beaudry : Mademoiselle nineteen

Un texte paru dans le livre du même nom.

Mademoiselle nineteen


Charlotte Beaudry : Mademoiselle nineteen.

L’acte de peindre est un geste ancestral. Défiée par les pratiques artistiques issues des nouveaux médias, ou simplement plombée par le poids de sa propre histoire, la peinture réajuste pourtant sans cesse son dialogue vif et nécessaire avec la scène de l’art contemporain. Les technologies de capture d’images ont souvent remis en question le statut de la peinture, poussant le geste pictural dans des postures extrêmes, à la recherche de nouvelles spécificités formelles ou conceptuelles. Par la nature de ces enjeux fascinants, la peinture est un excellent révélateur des phénomènes culturels et esthétiques de notre temps.

Un parcours atypique.

Happée dès l’adolescence par le désir de peindre, Charlotte Beaudry (Huy, 1968) a su conserver intacte sa détermination précoce à travers un parcours atypique, à l’écart de la scène artistique. Formée sur le terrain aux techniques de la fresque et du trompe-l’oeil, elle aborde tardivement le milieu de l’art, sans stratégie particulière, investie par une pratique compulsive et inéluctable de la peinture. Par une série d’expositions régulières et remarquées, son cheminement récent a révélé un travail d’une remarquable envergure.

Vocabulaire et répertoire.

Comme bon nombre de peintres contemporains1, Charlotte Beaudry conçoit ses images fixes à partir d’impulsions incluant bien entendu l’observation du quotidien, mais aussi de son interprétation déjà médiatisée. Elle s’est ainsi constituée une importante documentation, collectée méthodiquement sous forme de photos personnelles ou d’images de seconde main. Consignant également les attitudes de son modèle sous forme de vidéo – voir ci-contre le grand dessin réalisé d’après des arrêts sur images d’une séquence filmée, présenté lors de son exposition au STUK à Leuven en 2008 -, Charlotte Beaudry aborde la peinture par un travail iconographique préalable, destiné autant à objectiver son sujet qu’à exciter sa curiosité et son plaisir de peindre. En quête de l’image juste, loin de tout récit ou de toute narration, son vocabulaire pictural se forge dans un rapport direct et physique à l’image. “J’effectue la plupart de mes choix au moment où les mots et la pensée s’effacent devant la dimension plastique de la peinture ou de l’image.“ 2

Son répertoire pictural s’articule autour d’une expression sensorielle de la féminité, coincée entre les tumultes de l’adolescence et les doutes de l’âge adulte. Qu’il y soit question d’objets quotidiens, de lieux ou plus directement de portraits de jeune femmes, sa peinture semble décliner les nuances parfois ambigües d’une identité féminine à la recherche de son intégrité. Bien qu’elle réfute toute tentative de discours explicite sur ce thème (qui semble d’ailleurs l’ennuyer profondément), Charlotte Beaudry démontre pourtant par ses images une troublante aptitude à brosser avec franchise les contours d’une vision trouble de la féminité. La facture de son travail annonce paradoxalement un ton direct et lisible, tout en retardant un propos insinué, évoquant le manque, la disparition, la vulnérabilité, l’isolement ou encore les turbulences d’un univers émotionnel instable. L’ingénuité des comportements adolescents, la mise à l’épreuve du corps et la découverte peut-être douloureuse de ses limites sont des phénomènes qui semblent captiver Charlotte Beaudry, sans doute en raison de leur vaste potentiel chorégraphique et gestuel.

Par ses sujets soustraits de leur contexte, par ses visages cachés ou par l’absence de décor, on perçoit chez Charlotte Beaudry un parti-pris visuel assez radical, mais résultant davantage de préoccupations picturales plutôt que de tactiques conceptuelles, dont elle se défend également. “Réduire l’apparence, limiter la réalité aux traits que l’on veut bien en montrer est forcément pictural. Le fait d’ôter les détails au profit d’une silhouette, ou, de manière encore plus flagrante, de cadrer une image, peut faire peser ce qui est enlevé ou dissimulé autant que ce qui est montré. Un visage caché peut, selon le cas, susciter une interrogation envoûtante ou au contraire privilégier une attitude plus globale du corps, en évitant le magnétisme des yeux et du faciès. Montrer quelque chose en peinture induit des choix graphiques inépuisables, y compris montrer la peinture elle-même.“ 3

Mademoiselle dix-neuf ans.

Sous forme d’un ensemble de portraits photographiés, filmés et peints, Mademoiselle nineteen est le compte-rendu de la rencontre entre Charlotte Beaudry et cinq jeunes filles de dix-neuf ans.

Le point de départ de ce projet est une scène tirée du film “Masculin Féminin“ de Jean-Luc Godard (1966) dans laquelle jean-Pierre Léaud, devenu enquêteur à l’IFOP, interroge une jeune fille récemment élue “Mademoiselle 19 ans“ par un magazine féminin. Ironiquement précédée du titre “Dialogue avec un produit de consommation“, cette interview évoque des thèmes variés tels que le socialisme, la régulation des naissances, le statut de la femme, l’engagement politique, l’amour, etc. L’impétuosité très actuelle de cette séquence, son ton narquois et enlevé, sa thématique et sa forme brute (cadre fixe, plan-séquence, concision) ont enthousiasmé Charlotte Beaudry au point d’en entreprendre une ré-interprétation.

Auparavant déjà, la plasticité d’un bref plan-séquence du film Broken flowers de Jim Jarmusch – où l’on voit Bill Muray dormant dans un divan, le visage enfouit dans un coussin – avait inspiré l’artiste. Juliette, sa jeune et principale modèle, avait réinterprété cette attitude, ensuite photographiée, puis peinte, donnant lieu à un magnifique tableautin. Cet exemple, évidemment sans commune mesure avec l’ampleur inhabituelle qu’allait prendre Mademoiselle nineteen, démontre néanmoins comment une pratique de la peinture se met en oeuvre, comment se créent les conditions d’une imminence de la peinture.

Pour Mademoiselle nineteen, tout a donc commencé par un casting photographié, permettant de sélectionner cinq modèles de 19 ans correspondant au physique recherché, mais aussi capables de s’exprimer avec naturel et spontanéité. Caroline, Jessica, Noémie, Nastasja et Marissa, jeunes étudiantes en art à Bruxelles, ont ensuite accepté d’être filmées et interrogées par un journaliste de l’institut de sondage IPSOS. Ignorant tout du contexte inspiré par la séquence de “Masculin Féminin“, ignorant également qu’il s’agissait en réalité d’un acteur et non pas d’un journaliste, les jeunes filles se sont soumises avec candeur aux questions insolites puisées dans le dialogue original. Cinq personnalités radicalement différentes se sont finalement révélées sous l’oeil de la camera, dans la sobriété du plan fixe.

Mademoiselle nineteen se présente comme un processus documenté, conclu par un chantier de dessin et de peinture et accompagné des portraits-vidéos diffusés simultanément sur cinq petits moniteurs. Intensifier et révéler ainsi ce processus était un risque difficile à assumer pour Charlotte Beaudry, en raison notamment d’une matière photographiée et filmée, gardée jusqu’ici à la périphérie du travail pictural. L’accès à ces documents permet de mieux appréhender l’ampleur et la pertinence de ces portraits de jeunes filles d’aujourd’hui.

Marc Wathieu, in Mademoiselle nineteen, Charlotte Beaudry, X.Y.Zèbres Éditions, 2010

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1. Voir à ce sujet le catalogue de la remarquable exposition “The Painting of Modern Life“ à la Hayward Gallery (Southbank Centre) à Londres en 2007.
2. Extrait de “L’arbre cache la forêt — Denis Gielen en conversation avec Charlotte Beaudry“, in “Charlotte Beaudry“, MER/STUK, Leuven, 2008.
3. Ibid.

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Lien.

La page du site de Charlotte Beaudry consacrée à cette publication.
Le livre Mademoiselle nineteen est directement téléchargeable ici (PDF, 32 pages).


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